Choisir de vivre à la campagne. Pourquoi ?

Photo: Au P’tit bonheur de Saint Camille – crédit: Patrice Halley

Une question très actuelle [1]

 

La question des motifs du choix de vivre à la campagne, qui sont généralement guidés par des convictions personnelles, est sujet d’une attention particulière chez ceux et celles qui étudient le phénomène de la néoruralité. C’est le cas de Myriam Simard qui dirige le Groupe de recherche sur la migration ville/campagne à l’Institut national de la recherche scientifique de l‘Université du Québec :  (http://www.neoruraux.ucs.inrs.ca/quisommesnous.html). Le cas aussi du Collectif Ville-Campagne en France, sous la direction de Jean-Yves Pineau, qui questionne les raisons à l’origine du choix de vivre en milieu rural : « Parce que chaque histoire de vie est unique, l’installation à la campagne et ses étapes sont différentes d’une personne à l’autre ».

Dans un sondage sur les intentions de migration en milieu rural réalisé en 2009 auprès d’adultes des régions métropolitaines de Québec et de Montréal pour le compte de la coalition Solidarité rurale, un résident sur cinq (19,5%) affirme penser s’installer dans une municipalité rurale du Québec. Ceci représente environ 700 000 adultes. Plusieurs de ces néoruraux en puissance, porteurs d’idées, de talents et de compétences, pourraient injecter un nouveau dynamisme dans leur communauté d’accueil. Les milieux ruraux disposent ainsi d’un potentiel d’attractivité qui peut être à la source de richesses et d’opportunités de développement.

Le sondage révèle aussi les principales raisons qui motivent les citadins à vouloir migrer vers les milieux ruraux :

  • Recherche de tranquillité (58,9 %)
  • Recherche de grands espaces ou l’envie de se retrouver dans la nature (21,6 %)
  • Fuir la ville et son stress (10,1 %)

Les facteurs les plus déterminants dans le choix d’une municipalité rurale plutôt qu’une autre :

  • Disponibilité des services (34,5 %)
  • Proximité de la nature et des grands espaces (24,9 %)
  • Proximité du travail, d’écoles, de la famille ou des amis (13,4 %)
  • Coût d’acquisition d’une maison ou d’un terrain (8,6 %)

Les services jugés indispensables que l’on recherche dans la municipalité d’accueil ou son environnement immédiat :

  • Présence d’un hôpital, d’une clinique, d’un CLSC ou d’une pharmacie (47 %)
  • Présence d’une épicerie (25,8 %)
  • Institutions d’enseignement (12,9 %)
  • Centre d’achats (11,9 %)

Dans ce sondage, 46 % des répondants affirment que la disponibilité d’Internet haute vitesse pourrait être un facteur qui influencerait certainement ou probablement leur choix d’aller vivre dans une municipalité rurale plutôt qu’une autre.

Le choix de s’installer à la campagne est une décision importante qui suppose mûre réflexion nourrie par diverses sources d’information (bien que certains vont suivre une intuition forte ou seront amenés à quitter la ville pour vivre le rêve rural du fait d’un ensemble de circonstances : emploi, vie de couple, liens familiaux, héritage…).

L’intérêt grandissant pour une vie et un travail en milieu rural à fait naître des initiatives ayant pour but de procurer une préparation aux candidats désireux de s’installer à la campagne d’une part, de faciliter l’accueil et l’intégration de ces nouvelles populations d’autre part. À Solidarité rurale on se préoccupe de ces questions ainsi qu’à l’organisme Place aux Jeunes dont le thème de leur congrès de 2013 était : « La migration : moteur pour l’occupation et la vitalité des territoires ». Dans plusieurs MRC on a adopté des stratégies d’accueil des nouveaux arrivants.

Le 8 juin 2017, la Corporation de développement socioéconomique de Saint-Camille inaugurera une série d’événements s’adressant aux élus et aux acteurs de développement afin d’échanger et de partager des pistes prometteuses pour le développement des communautés. La thématique du 8 juin abordera les actions pouvant être entreprises par les municipalités rurales afin accroître leur attractivité pour augmenter leur démographie.

Myriam Simard de l’INRS – Urbanisation, fut invitée par l’organisme Place aux Jeunes, à donner une conférence le 1er octobre 2013 à Montmagny lors de la 10e édition de leur Congrès national portant sur la migration des jeunes en région, intitulée Les jeunes néo-ruraux au Québec : portrait et défi.

Lors de l’Université rurale tenue en Estrie en septembre 2013, Myriam Simard et Laurie Guimond ont présenté les conférences suivantes :

  • Myriam Simard, La séduction au quotidien : Qui et Comment attirer pour déjouer la dévitalisation de nos villages ?
  • Laurie Guimond, Être ou ne pas être…de la place ? Ce qui éloigne et rapproche les néo-ruraux des résidents de longue date.

À son congrès de 2017 qui se tiendra à Québec le 3 octobre, Place aux Jeunes aura pour thème central : La migration des jeunes en région. On peut présumer que les résultats récemment dévoilés du sondage Vivre (ou vouloir vivre) en région, conduit par Visages régionaux auprès des 18-37 ans, seront d’un grand intérêt pour les organisateurs du congrès de Place aux jeunes (Voir : http://visagesregionaux.org/2017/06/11/resultats-sondage-sur-les-18-37-ans-en-region/ ).

En France où le phénomène de la néoruralité a pris une grande ampleur au cours des trente dernières années, un organisme national lui est spécifiquement dédié : le Collectif Ville-Campagne. Il s’agit d’une association nationale au service de ceux qui désirent s’installer à la campagne, et des territoires ruraux qui souhaitent accueillir de nouvelles populations (http://www.installation-campagne.fr/collectif-ville-campagne.php5). Voici ce qu’on peut lire, notamment, sur le site de cet organisme :

  • « Que ce soit pour reprendre un commerce, se mettre à son compte, créer un lieu culturel, devenir agriculteur, ouvrir des chambres d’hôtes, travailler à distance ou trouver un nouvel emploi, l’installation à la campagne ne se fait pas en un jour mais progressivement.
  • C’est un véritable parcours jalonné d’étapes : l’envie, l’idée, le projet, l’installation, l’intégration. Bien sûr, ce parcours reste théorique. Dans la réalité, les étapes sont moins linéaires et varient selon les individus et les projets. On peut tout aussi bien s’installer puis bâtir son projet professionnel dans un deuxième temps, avoir des périodes de transitions ou imaginer des étapes intermédiaires : c’est à chacun de construire son propre parcours !
  • En moyenne, il faut deux ans entre l’idée de partir à la campagne et l’installation effective. Cette durée indicative concerne ceux qui sont dans une démarche de changement professionnel et de changement de vie profond. Une simple « délocalisation  d’activité peut prendre beaucoup moins de temps.   (…)
  • L’intégration sociale nécessite, tant de la part des accueillants que des accueillis, de prendre conscience de l’autre, de se rencontrer, pour être capable de vivre ensemble et de faire société. On ne saurait trop conseiller de fréquenter les commerces locaux, de s’inscrire aux associations, de mettre ses enfants à l’école du village, de participer aux fêtes locales. Et d’observer… prendre du temps et de la distance pour aborder les personnes et les situations, au lieu de se focaliser sur un point de vue.
  • Ceux qui vivent sur place depuis la naissance pourront rire de vos idées farfelues, de votre métier bizarre ou de vos tomates maigrelettes, mais avec le temps, les regards évoluent. Reste que, même 30 ans plus tard, le néorural n’est toujours pas considéré comme un authentique campagnard… peut-être parce qu’il ne le sera jamais complètement ? »

Dans un ouvrage ayant pour titre De la ville à la campagne. Le choix d’une vie, publié aux Éditions de La Martinière en 2013), Françoise Perriot décrit son expérience de néorurale dans la Drôme en France depuis le début des années 70, et celles de plusieurs de ses amis et connaissances. Les premiers chapitres traitent des aspects relatifs aux convictions et aux motivations qui conduisent au choix d’une vie à la campagne.

À travers cette lecture, il est intéressant de constater la convergence des dates du début du mouvement de néoruralité en France et au Québec d’une part, et des convictions et motivations qui sont invoquées pour expliquer les départs vers une vie rurale, d’autre part. J’ai pensé que cela pourrait vous intéresser. Voici donc quelques extraits de ce livre :

Valeurs et convictions

 

« Ce qui nous poussait, mon compagnon et moi, outre nos envies de nature et de simplicité, c’étaient des valeurs auxquelles nous croyions, et auxquelles nous voulions donner forme en les mettant en pratique. Et si je vis encore aujourd’hui dans une vallée de montagne, c’est que les besoins de nature et de simplicité, et les valeurs qui vont de pair, n’avaient rien d’une lubie ni d’une utopie. Ces valeurs qui m’ont guidée sont d’une actualité saisissante et communément invoquées par ceux qui aspirent à devenir ruraux. (…)

Je faisais partie d’un mouvement né à la fin des années 1960 et dont certaines valeurs ne sont pas si éloignées de celles qui aujourd’hui poussent un Français sur quatre à vouloir s’installer à la campagne (la proportion est sensiblement la même au Québec selon les résultats d’un sondage réalisé en 2009). Les protestations de mai 68 et la vague hippie ouvrirent la porte des champs aux premiers retours à la terre de « masse ». (…)

Ces années-là furent également marquées par la prise de conscience de la gravité des problèmes écologiques et le début d’une nouvelle crise économique (premier choc pétrolier de 1973). (…)

Le sens que je voulais donner à ma vie était simplement de mener une existence dans le respect de mes convictions et dans un environnement qui me correspondait le mieux. Je savais que je préférais la nature au béton, les forêts à la foule, les étoiles aux lumières de la cité. La campagne, disons la vie au vert, m’était donc recommandée. (…)

Dans notre rêve d’une vie nouvelle, nous voulions vivre de la terre sans craindre d’avoir à renoncer au confort. (…) Le défi à relever ne manquait pas d’attraits pour les néophytes que nous étions, et les difficultés, loin de nous rebuter, nous stimulaient. Partir vivre à la campagne c’était aussi cela : saisir l’occasion de nous mesurer à nous-mêmes, de développer nos ressources insoupçonnées et découvrir notre potentiel, dont nous ne doutions pas. (…)

Pour réussir son installation à la campagne, hier comme aujourd’hui, il faut au moins un minimum de convictions. (…)

Quel moteur puissant que celui construit par nos rêves. Encore aujourd’hui, et j’espère encore demain, je crois qu’ils valent la peine de prendre des risques. (…)

Il n’y a pas d’âge ni de période idéale pour changer de vie. Les motivations sont sans doute différentes de celles qui ont présidé au retour à la terre des années 70, dans ce sens que la raison guide plus que l’impulsion. Selon des enquêtes, quand ils envisagent de s’installer à la campagne, les citadins se préoccupent d’abord des possibilités d’emploi existantes dans la commune ou ses environs, puis viennent les interrogations sur les services de proximité, les écoles et collèges, les commerces et services publics, et, pour finir, les logements à louer ou à acheter. (…)

Parmi nos amis, certains envisageaient imiter notre décision. Leurs motivations pour changer de vie étaient variées, mais les plus couramment invoquées étaient le travail et les enfants. (…) »

L’insatisfaction au travail

 

« – Votre vie me fascine. Vos activités au grand air, votre maison sans superflu, votre coordination dans le travail et cette nature pour cadre de vie ! Moi je n’en peux plus. Je suis à bout. Je survis au milieu du stress et des horaires de boulot déments. (…) Je ressens un grand déséquilibre entre mon travail et ma vie personnelle. C’est fondamental de faire au moins la paix avec soi-même, de se sentir entier et d’agir selon et pour nos convictions, (Luc, un ami de l’auteur). (…)

L’insatisfaction au travail accompagnée de stress est une des motivations principales des personnes qui veulent quitter les métropoles. (…)

La campagne est porteuse de l’espoir de réinventer une nouvelle forme de travail.

Pour l’amour de nos enfants

 

« Pour Céline et Edgar, la principale motivation était d’offrir un meilleur environnement et accorder plus de temps à leur enfant.

La grande ville est invivable pour une enfant, j’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque chose. La violence pénètre dans la cour de l’école primaire et les classes sont surchargées. Sans parler de ce qui se passe en dehors de l’école. Et il y a la pollution. (…) Sans compter le rythme de fou pour l’occuper quand elle n’a pas de classe, jongler avec nos horaires professionnels, faire la course pour l’emmener à son cours de danse, de peinture ou chez les copines… (…)

La campagne c’est mieux pour élever un enfant. Du moins, c’est ce que je crois, et nombreux sont ceux qui abondent dans ce sens. Pouvoir courir, sauter, escalader, grimper aux arbres, taper dans un ballon dès que l’envie lui en prend, seulement en poussant la porte de chez lui, n’est pas neutre pour un enfant qui développe en grande partie son intelligence par le biais d’expériences sensorielles. Quoi de plus stimulant pour l’imagination que les grands espaces naturels, la sensation de vivre sur une terre sauvage avec ruisseaux, bois, collines, sentiers secrets ? (…)

Voir grandir ses enfants au grand air pur, avoir plus de temps à partager avec eux, les nourrir sainement en dépensant moins, sont parmi les raisons qui font que les parents décident de changer de vie. (…)

 Globalement, une meilleure qualité de vie

 

« En quittant les grandes métropoles, mes amis et les autres recherchent tout d’abord une meilleure qualité de vie selon des critères simples :

Plus de temps pour soi et sa famille, moins de stress, d’agressivité et de pollution, une nourriture plus saine, un environnement et un rythme de vie plus proches de la nature, un logement moins onéreux et plus spacieux, une société solidaire.

Les autres motivations entrant en ligne de compte sont selon chacun :

Prendre un nouveau départ dans la vie, retrouver ses racines, rétablir des liens de convivialité, vivre dans une région que l’on aime, être acteur du renouvellement et développement du milieu rural et, pour les militants verts, devenir acteurs de la révolution bio et participer activement à la préservation de la nature, au bon équilibre de la planète. Une autre incitation pour les cas extrêmes et plus rares pourrait compléter la liste : la santé. »

Plusieurs lecteurs de ce texte reconnaîtront des valeurs et des motivations qui ont été à l’origine de leur propre choix de vivre en milieu rural, d’autres y verront celles qui nourrissent le rêve d’une telle décision.

Le mouvement de néoruralité porte le risque, comme le démontrent certaines études, d’un embourgeoisement de certains lieux, associé notamment au développement de la villégiature et du tourisme, ayant pour conséquence une fracture sociale entre les nouveaux arrivants et la population d’origine. Si cette menace est réelle, il faut la combattre pour atténuer ses effets sur la société locale, le patrimoine bâti, paysagé, culturel…. La néoruralité est cependant un vecteur de retombées positives, à la fois économiques et sociales, qui outrepassent largement ce risque. L’ouvrage de Françoise Perriot montre que la diversité des motivations et les valeurs qui les inspirent, sont porteuses de projets de vie qui sont de nature à insuffler une vision, un dynamisme, une solidarité qui s’avéreront bénéfiques aux communautés locales d’accueil et à l’ensemble de la ruralité désormais reconquise et recomposée.

 

Bernard Vachon, Ph.D.

Professeur retraité du département de géographie de l’UQAM

Spécialiste en développement local et régional,

Québec rural et Gouvernance territoriale

 

[1] L’essentiel de ce texte a été publié dans un article du même auteur sur le blogue Néorurale.ca en mars 2014.

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.