Depuis quelques semaine, on voit circuler dans les médias sociaux, la BD de Emma « Fallait demander » qui expose ce que l’on appelle la charge mentale ménagère.  Concept développé dans les années 80 par Monique Haicault[1], l’idée est qu’au-delà des tâches quotidiennes le fait d’avoir à l’esprit et de porter mentalement la préoccupation de ce qui doit être fait à la maison contribue à l’épuisement des femmes qui en portent, encore aujourd’hui, la plus grande part du fardeau.

Je me suis demandé si cette idée de « charge mentale » pouvait être réfléchie au niveau collectif, plus particulièrement sous l’angle de la charge mentale sociale.  Existe-t-elle? Si oui, elle serait portée par qui?

Pour ce faire, j’ai exploré cette notion pour me rendre compte qu’elle est également utilisée dans d’autres sphères.  Notamment, elle est associée au monde du travail.  Elle fait référence aux préoccupations émotives et psychologiques liées à la nature du travail ou à la charge de travail elle-même.  Dans le monde de l’enseignement, l’on fait plutôt référence à la charge cognitive, étroitement liée avec la mémoire de travail. Selon Sweller[2], il y aurait trois types de charges cognitives : intrinsèque, extrinsèque et essentielle.

« La charge intrinsèque renvoie à la complexité inhérente d’une tâche, tandis que la charge extrinsèque est liée à la façon dont est présentée l’information, dont les éléments ont le potentiel de surcharger la tâche. La charge essentielle correspond à l’effort consacré au traitement ou à la compréhension d’une tâche. »[3]

J’ai trouvé ce dernier modèle inspirant.

La charge mentale sociale intrinsèque pourrait, à mon avis, renvoyer à la complexité inhérente des enjeux sociaux.  Même si ça tend à changer, la manière d’aborder l’humain dans nos collectivités est encore très compartimentée : santé physique, santé mentale, économie, emploi, parents, enfants, etc.  Comme si l’humain se décortiquait en une série de problèmes à régler de manière séparée.  La réalité étant tout autre, j’ai l’impression que cette manière réductrice d’aborder le « social » fait en sorte que la charge mentale sociale est très fortement portée par les intervenants qui sont en contact avec les personnes directement : intervenants, infirmiers, médecins, enseignants, éducateurs, etc.  De moins en moins supportés par la structure qui devrait être aidante, je crois qu’une bonne partie de la charge sociale est assumé par ces individus (notez que ce sont des métiers majoritairement occupés par des femmes… mais bon ce n’est pas mon propos ici).

Cette charge est toutefois partagée avec d’autres.   Elle est partagée par vous, par nous, ceux qui portent un regard global et qui voient le « social » non pas comme un élément de développement de second ordre, mais bien comme un moteur puissant de changement.  En effet, appliqué, à l’univers « social », la charge extrinsèque est également grande.  S’il y a de plus en plus d’ouverture à voir le lien entre le social et le reste du développement de nos collectivités, notamment par nos élus municipaux, il reste encore beaucoup de terrains à défricher.  Cette partie de la charge mentale sociale, je crois que c’est nous qui la portons. Nous ne formons pas un groupe homogène, ni ne provenons pas tous des mêmes champs.  Nous sommes des chercheurs, des élus, des accompagnateurs, des coordonnateurs, des fonctionnaires, des travailleurs autonomes et j’en passe.

L’ampleur de la tâche et sa complexité sont grandes.  La charge essentielle est donc immense.  C’est, à mon avis, en appuyant encore plus ceux qui travaillent à tous les jours à compenser pour le manque d’empathie de notre système et en continuant à créer de nouveaux espaces et de nouvelles solutions que nous allons y arriver, en partageant de plus en plus cette « charge mentale sociale » avec d’autres pour qu’elle soit un moteur plutôt qu’une source d’épuisement.

Abonnez-vous à cet auteur


[1] Haicault, Monique La gestion ordinaire de la vie en deux. Sociologie du Travail

Vol. 26, No. 3, TRAVAIL DES FEMMES ET FAMILLE (juillet août septembre 84), pp. 268-277

[2] Sweller, J. (1988). « Cognitive load during problem solving: Effects on learning », Cognitive Science, 12, p. 257-285.

[3] https://www.taalecole.ca/fonctions-executives/memoire-de-travail-et-charge-cognitive/

Commentaires partagés sur Facebook

commentaires

Commentaires si vous n'avez pas de compte Facebook

Votre commentaire Required fields are marked *

Marie-Denise Prud'Homme
Marie-Denise Prud'Homme