Bombardier : Le prix de notre indifférence!

2017. Bombardier… la nouvelle a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Après des déboires épiques, des performances financières désastreuses, des difficultés répétées tant dans les activités que dans la gestion, après une injection majeure de fonds provenant de l’avoir des Québécois et Québécoises pour le développement d’un avion qui ne vole toujours pas, après avoir sacrifié en deux ans près de 10 000 postes dont 3500 au Québec, les 6 hauts dirigeants de l’entreprise se voyaient accorder une remarquable augmentation de salaire de 48%… 32,6 millions $ US.

Ce geste était aussitôt dénoncé par tous les pontes des cotes d’écoute, repris à répétition dans les réseaux de nouvelles, commenté dans nos discussions, sur Facebook, au bureau, lors des soupers entre amis, à l’Assemblée Nationale… Et le 2 avril, ils étaient 300 citoyens et citoyennes à manifester devant les bureaux de Bombardier. Le 9 avril, la foule était réduite de moitié. Entretemps on apprenait que Bombardier s’excusait d’avoir mal communiqué la nouvelle. Rien de moins!

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1995. Yves Michaud, journaliste, diplomate et politicien, a pris faits et causes pour les petits actionnaires contre les abus de l’establishment des grandes banques en dénonçant avec force les salaires « honteux » des dirigeants bancaires et leurs dépenses excessives. On l’a appelé « Robin des banques ». À la suite de ses interventions dans le monde bancaire, il a fondé et présidé l’Association de protection des épargnants et investisseurs du Québec, devenu le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (le MÉDAC) en 2005, questionnant sans relâche la rémunération et les privilèges des dirigeants, et exigeant plus de transparence et de respect à l’égard des actionnaires, à un moment où le monde de la finance était marqué par de frénétiques et insatiables appétits. Des dérives boursières ayant durement affecté des milliers de petits actionnaires restés impuissants et isolés, ses interventions ont tout de même forcé certaines institutions à modifier leurs règlements et il a également obtenu l’appui de grandes caisses de retraite. Tout ça, en s’investissant sans relâche, avec ténacité et constance![1]

2008. Le président-directeur général de la Caisse de dépôt et placement du Québec de 2002 à 2008, Henri-Paul Rousseau, quittait ses fonctions, alors que la CDP se retrouvait dans une période de grande instabilité, à la suite de l’annonce des pertes de 39,8 milliards de dollars subies par l’institution en 2008. À son départ, il empochait une indemnité de départ 378 750 $. Bien qu’on ait rappelé que, lorsqu’il avait accédé à la direction de la Caisse de dépôt en mai 2002, l’ancien PDG de la Banque Laurentienne avait accepté une importante diminution de salaire de 1,3 million $ à 500 000 $, Henri-Paul Rousseau s’était bien vite ravisé. En 2006, il doublait sa rémunération, pour atteindre 1,65 million $, avec une prime spéciale de 728 310 $ comme reconnaissance pour « la performance supérieure réalisée par la Caisse », performance supérieure qui a conduit la Caisse au bord de la faillite avec un portefeuille de 13 milliards en papiers commerciaux adossés à des actifs, soit à … rien du tout.[2]

2012. Monique Leroux, présidente du Mouvement Desjardins, touchait une rémunération de 3,3 millions de dollars, soit le double de ce qu’elle était quatre ans plus tôt. Desjardins alléguait alors que Le Mouvement doit offrir une rémunération suffisamment concurrentielle pour attirer et retenir des cadres, leur donner des primes s’ils améliorent la performance de leur unité à court et à long terme, tout en respectant les valeurs coopératives du Mouvement. Le tout basé sur la rémunération des banques qui exercent une grande influence sur la rémunération du secteur financier, et tout en sachant que les analystes précisent que la rémunération des banquiers est beaucoup trop imposante, compte tenu du risque de leur industrie.[3] et [4]

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Pourquoi relater ces évènements, pris un peu au hasard des nouvelles, parmi des dizaines de nouvelles semblables? Pour illustrer d’abord que le phénomène n’est pas nouveau. Pour démontrer aussi qu’il touche plusieurs secteurs d’activité, qui nous concernent tous, dans tout ce qui fait notre quotidien. Mais surtout, pour constater que les journalistes et intervenants peuvent bien en parler, le phénomène se poursuit, il prend de l’ampleur et il s’étend partout avec une intensité toujours croissante, les sommes et les pratiques en jeu devenant toujours plus imposantes. Le tout, dans une indifférence quasi totale de la part des principaux intéressés, nous tous.

Et c’est précisément là où le bât blesse! Notre indifférence! Elle conforte tous ces dirigeants dans leurs pratiques, leurs demandes qui croissent de façon démesurée, leurs excès. Pourquoi s’en empêcheraient-ils d’ailleurs, puisqu’il n’y a aucune conséquence à ces décisions injustifiées et à des rémunérations rocambolesques. Aucune! Ces dirigeants demeurent en poste malgré la grogne de quelques jours et la honte dont on voudrait bien les accabler, les salaires et conditions continuent de grimper et chacun de nous poursuit son petit bonhomme de chemin après avoir réagi brièvement sur Facebook. Notre passivité constitue leur meilleur argument pour ne rien changer.

2016. Un consortium d’investigation international divulguait des informations sur un scandale fiscal d’ampleur internationale, désormais connu sous le nom de « Panama Papers ». En Islande, le Premier ministre, Sigmundur David Gunnlaugsson, ciblé par des déclarations, a été chahuté par la rue, et a dû démissionner de son poste de chef du gouvernement islandais. De 8 000 à 22 000 manifestants islandais avaient appelé à sa démission, alors qu’il est soupçonné d’avoir détenu une société offshore. Ces chiffres sont importants à l’échelle du pays, qui compte moins de 330 000 habitants. [5]

Les Islandais n’ont pas laissé faire, ils n’ont pas fermé les yeux, ils ont réagi.

Et nous? Quand réagirons-nous?


[1] www.medac.qc.ca

[2] http://affaires.lapresse.ca/opinions/chroniques/200905/20/01-857991-henri-paul-rousseau-un-homme-et-son-erreur.php

[3] http://affaires.lapresse.ca/opinions/chroniques/francis-vailles/201304/03/01-4637046-la-grosse-paye-de-monique-leroux.php

[4] http://www.journaldemontreal.com/2016/04/06/monique-f-leroux-defend-difficilement-les-salaires

[5] http://www.liberation.fr/planete/2016/04/05/panama-papers-accule-le-premier-ministre-islandais-demissionne_1444070

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Claire Bolduc
Claire Bolduc

Ancienne présidente de l’Ordre des agronomes du Québec, madame Bolduc représente bien le nouveau visage de la ruralité québécoise. Mère de quatre enfants, jeune grand-mère également, elle exploite, à Ville-Marie au Témiscamingue, un vignoble avec son conjoint.    Présidente de Solidarité rurale du Québec de mars 2008 à mai 2016, elle a milité pour que soit reconnue la juste place de la ruralité dans l’ensemble sociétal. Au cours de son mandat, elle a défendu la vision d’un territoire en partage et complémentaire, où les communautés rurales ont un rôle déterminant à jouer pour l’avenir du Québec. Elle connaît en outre bien le Québec rural, pour l’avoir parcouru afin de réfléchir avec les ruraux aux prochaines phases de développement du Québec rural.    Madame Bolduc cumule une trentaine d’années d’implication citoyenne dans les domaines agricole, rural, environnemental, éducatif et du terroir. En plus d’avoir assumé la présidence de son ordre professionnel, Madame Bolduc s’est impliquée auprès de Solidarité rurale du Québec de 2002 à 2006 et elle était, jusqu’à décembre 2007, présidente du Conseil des appellations agroalimentaires du Québec. Elle a également occupé plusieurs postes de responsabilités au sein d’organismes publics en environnement et en agriculture.