Social-démocratie

La cupidité, ce synonyme de l’avarice, est la pire ennemie du bénévolat, cette généreuse contribution citoyenne à la bonne marche des collectivités. Ce bénévolat actif des membres de différents mouvements conçus comme moyens de secouer le joug de la bourgeoisie industrielles et commerciale, d’humaniser les conditions de travail et de production, de favoriser un meilleur partage de la richesse et de redonner aux populations une certaine emprise sur les éléments essentiels de leur vie communautaire. Je parle de ces mouvements et de ces entreprises ou associations qui s’inscrivent dans la vision de la social-démocratie.

Il y a déjà longtemps – soit près de trente ans – j’ai eu l’honneur de présider la Semaine du bénévolat. Une quinzaine de jours de visites aux dirigeants et membres d’organismes propriétés des citoyens et sous contrôle démocratique de la plupart des régions du Québec. Impressionné par mes découvertes, j’en ai conclu que les Québécois ne pouvaient jouir de la même qualité de vie dans leur milieu sans ces nombreuses et généreuses initiatives bénévoles qui contribuent à l’établissement de services de secours ou de soutien aux victimes d’incendie ou de catastrophes naturelles, aux personnes âgées ou handicapées, aux itinérants ou réfugiés, aux gens isolés, etc. Mais aussi qui viennent combler l’absence de services communs utiles telles que des associations offrant des services d’épargne et de crédit (les caisses populaires et d’économie), des coopératives de santé, ou encore des coopératives de consommation, des mutuelles d’assurance, etc. En ce sens, on le sait, Alphonse Desjardins en 1900, en proposant aux paroissiens de chacune des paroisses de s’unir en des entreprises dont ils seraient les propriétaires égaux, a permis à toutes les localités du Québec, jusqu’à récemment, d’avoir accès aux épargnes locales pour développer leur milieu et répondre aux besoins d’épargne et de crédit des gens de chacune de ces localités. Il savait que l’action coopérative est une méthode d’organisation des activités économiques par laquelle un groupe de personnes tente, dans le respect mutuel et la confiance réciproque, de rendre ces activités le plus équitable et le plus efficace possible, dans l’intérêt de tous les partenaires et de chacun d’eux, et dans la conformité aux exigences du bien commun de toute leur collectivité. Grâce à cela, des milliers de Québécois ont pris place sur un conseil d’administration d’une entreprise et se sont initiés à la gestion des services aux collectivités. Ils ont été éduqués à la responsabilité et à la solidarité.

Cependant depuis la fin des années 1980, on assiste dans le monde et au Québec à l’installation d’un libéralisme exacerbé stimulant la cupidité universelle. Il en résulte la financiarisation de l’économie. Si jadis l’élément central du développement social était l’être humain (l’économie était au service des gens), voilà que maintenant les éléments centraux de ce développement sont l’économie et la finance. Les valeurs dominantes ne sont plus les mêmes. Le capital est devenu roi. Alors que jadis l’accumulation immodérée de capitaux était une faute – celle de l’avarice -, aujourd’hui on la glorifie puisqu’elle est la mesure du succès! On assiste aussi à une subtile financiarisation des entreprises inspirées des valeurs sociales. Un regard sur le passé démontre que, trop souvent, ces entreprises de la social-démocratie ont une durée de trois générations. Une première, celle des fondateurs, des bâtisseurs, des démocrates qui décident d’unir leurs compatriotes dans des associations sous leur contrôle qui leur permettent ensemble de se donner les services dont ils ont besoin. Les citoyens vivent alors l’expérience de la sociabilité et de la solidarité, c’est-à-dire de leur capacité et de leur goût d’être et de vivre ensemble. Une telle entreprise devient un agent de changement et une école à la citoyenneté. Puis, plus tard, vient la deuxième génération, celle des technocrates, des diplômés des écoles de gestion, dont les connaissances sont « modernes » et qui proposent de mettre de l’ordre dans l’administration de l’organisation de l’entreprise, afin de « faire des affaires », comme j’ai déjà entendu, « comme tout le monde » ou « comme du monde ». Une période pendant laquelle on confie davantage de pouvoirs décisionnels aux nouveaux membres du personnel. En général, l’entreprise, sur le plan financier, progresse bien. Elle accumule des surplus et des réserves. Ce qui éveille éventuellement l’attention de la génération des profiteurs, ceux qui sont mis en appétit par l’accumulation de ces réserves financières alléchantes et qui aimeraient bien en mériter une bonne tranche! Habilement, ils rendent la démocratie moins importante, moins décisionnelle. Ils profitent des occasions d’acquérir plus de pouvoirs décisionnels jusqu’aux temps du contrôle sur le pouvoir de décréter la démutualisation ou de transformer la coopérative en une entreprise sous le contrôle des mieux nantis.

Pourtant, comme le dit le grand économiste Joseph Stiglitz : « Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Nous avons deux choix: nous continuons à faire triompher la cupidité, (…) ou nous acceptons de faire un pas de côté et de considérer les causes fondamentales de notre échec. (…)Il est donc urgent de repenser le monde, de réformer une science économique qui s’est fourvoyée…»[1]

On le voit. Il est possible de déjouer la démocratie. Ce qui révèle un grand défi : celui de l’éducation citoyenne – là  étant l’appartenance à des collectivités dans lesquelles tous ont une place et un rôle à jouer et où tous peuvent vivre dignement.


[1] Joseph Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, LLL.2010.

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1 Commentaires

  1. L’occident est dans la lune. Il y a quelques générations de cela un certain Protagoras prétendait que l’homme était la mesure de toute chose dans le ciel et sur la terre. Ce qui implique que pour l’homme par l’homme. L’umwelt. Au cours des 40 dernières années la science a beau coup progressé. La nature humaine n’est plus ce que nous persistons à croire. Nous analysons le monde comme si il y avait des lois hors de nous. L’économie n’est que «notre» manière de faire de l’économie. En 1969 Gustav Eckstein a publié un ouvrage intitulé «The body has a head» signifiant que lorsque nous croyons que notre cerveau pense il ne pense qu’à vivre ce qui en fait un organe toujours «intéressé». La psychologie est devenue bio-psychologie ce qui fait que la psychologie de chacun est représentation de l’histoire personnelle qui a formé durant les premiers 2 ans le cerveau droit orbitofrontal frontal des affects et après le cerveau gauche locuteur dominant, linéaire et étroit sur le plan humain d’esprit manipulateur. Le capitalisme anglo-saxon et sa société monochroNe verticale à contexte social pauvre basée sur uniquement 2 valeurs étant le statut social et la richesse ne peut s’exprimer que par sa cupidité. Tant que nous tenterons de comprendre notre nature et nos gestes par uniquement ce qu’ils produisent nous ne pourrons comprendre que ce qui se passe en fait c’est l’organe qui ne pense qu’à vivre qui pousse à vivre coûte que coûte. Robin Dunbar anthropologue a bien compris que nous avons en tant qu’espèce évolués en petits groupes et n’avons génétiquement de capacités empathiques que pour un nombre restreint (200 à 300) individus. Au delà cela n’est qu multitude anonyme. Le leader chasseur cueilleur imposé la multitude ce qui n’est destiné qu’à sa petite tribu. (1-2%. ?) Gengis Khan alors qu’il était Temujin disait qu’il allait faire battre plusieurs cœurs (tribus) dans une seule poitrine (sa tribu) pour cela il devait éliminer les autres chefs. Gandhi disait qu’une bonne société était comme d’innombrables ronds dans l’eau avec autant de centres. L’erreur du mouvement Desjardins a été de sortir du sous sol des églises et d,accepter de devenir «le» mouvement Desjardins, «la» place Desjardins. Le cerveau gauche dominant, même le cerveau droit dit adroit en psychologie parce qu’il est le verbomoteur est tout simplement en train de devenir la seule manière de penser le monde. 21 civilisations se sont effondrées d’épuisement avant la nôtre. Notre tour s’en vient, mais cette fois-ci cela ressemblera à l’île de Pâques pour une bonne partie de la planète.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.