Il y a environ trente ans, un de mes petits fils à qui je disais mon âge s’écria : “Wow grand-papa! Tu as duré longtemps!… Oui, suffisamment longtemps pour vivre l’évolution des valeurs collectives du Québec. Trois périodes : (1) celle d’avant les années 1960 – une période de soumission collective aux valeurs religieuses dominantes. À l’époque, pas de charte des droits, mais des Commandements… de Dieu et de l’Église. Puis, (2) ce fut la Révolution tranquille – celle de 1960 à 1980. L’invitation du premier ministre Jean Lesage à être “Maîtres chez nous”, à faire des choix. Le choix entre deux modèles de société : l’un basé sur le libéralisme, soit la croissance à court terme et l’enrichissement individuel. L’autre, celui de vivre l’enrichissement collectif, à l’heure d’une plus grande égalité des chances, de l’universalité des programmes sociaux et d’éducation, d’un tarif unique d’électricité, etc.  Celui d’un certain partenariat entre l’État et les citoyens. L’État est autorisé à devenir un État-Entrepreneur afin d’agir lorsque le “privé” ne peut le faire. (Exemple: Hydro-Québec).

Naissait ainsi le modèle québécois. Toutefois, voisins de nombreux Canadiens et Américains partisans d’un modèle libéral, chez les Québécois ce modèle québécois ne faisait pas l’unanimité. Afin de conserver ou de mériter le pouvoir et de plaire au plus grand nombre d’électeurs possibles, les partis politiques, au fil des ans, se montrent alors généreux quant au rôle de l’État – et ce faisant transformaient lentement l’État social-démocrate en un État Providence. On connait la suite. (3) C’est le début du grand basculement, selon plusieurs économistes. Les grands souffles de la mondialisation, au début des années 1980, apportent des grands changements, non seulement sur le plan de l’évolution des technologies de production et de communication, mais sur le plan des valeurs collectives. L’élément central du développement n’est plus l’être humain. L’économie n’est plus au service des populations. Le nouvel élément central est l’économie au service d’une minorité. C’est le temps du triomphe de l’agir individuel, de la cupidité, ennemi de la solidarité. En conséquence, les inégalités s’aggravent – du jamais vu depuis les années 1930, nous dit le grand économiste Joseph Stiglitz[1]. Or, l’inégalité a un prix. Elle est la cause de l’instabilité du système économique; elle est source de la lutte des classes, de fraudes, de conflits, de guerres. Elle est la cause de la faillite du système politique puisqu’elle érode la démocratie. Désormais, l’argument économique ou financier est toujours l’argument final. Si c’est payant pour des individus, c’est bon! Sinon, il faut passer aux “vraies affaires.”

Dès 1989, le Conseil des affaires sociales du Québec, fait le constat que ce choix social-démocrate comme modèle de société a permis aux Québécois d’améliorer leurs conditions de vie. Toutefois, prenant acte de ce basculement du monde, le Conseil reconnait une certaine division de la population québécoise. Dans trois rapports distincts, le Conseil des affaires sociales constate (1) l’existence de Deux Québec dans Un, (2) la nécessité d’AGIR ENSEMBLE et (3) la force d’un QUÉBEC SOLIDAIRE. Il recommande fortement la participation citoyenne.[2] Autant la participation sociale par l’implication de chacun dans les actions quotidiennes nécessaires au bien-être commun que l’implication électorale et la solidarité des mouvements sociaux poursuivant les objectifs d’une société plus égalitaire et plus juste.

Autrement dit, le Conseil réitère l’importance pour le Québec d’un modèle québécois. Celui de la participation citoyenne et d’un partenariat avec l’État.

Aujourd’hui, l’érosion de la démocratie explose! La dernière élection au Québec nous démontre jusqu’à quel point la démocratie est bafouée. Le gouvernement actuel – élu avec moins de votes favorables que le total des votes accordés aux autres partis – agit comme s’il avait été autorisé par la population à changer le modèle québécois. Un modèle qui se distingue par l’ouverture à la participation citoyenne par la création et le soutien aux différentes corporations de développement économique et communautaire, de développements locaux ou régionaux, de coopératives de crédit communautaire, de solidarité rurale, de lois coopératives accordant des pouvoirs aux membres réunis en assemblée générale, etc. Or, au cours des derniers mois, sous la gouverne d’un nouveau gouvernement, voilà que cette participation citoyenne perd ses appuis tant législatifs que financiers. Voilà que, sans autorisation du peuple, il se permet de modifier le modèle québécois.

Oui, on le sait. Au cours de la campagne électorale, il a été question d’équilibre budgétaire. Ce n’est pas nouveau. Il en est question dans chacune des campagnes électorales. Mais, jamais, il n’a été question de modifier le modèle québécois, ce modèle qui encourage la participation citoyenne. Jamais il ne fut question de modifier ce modèle qui convient fort bien à notre coin de pays. Jamais un État n’aura autant bafoué la démocratie.

Les Québécois forment un grand peuple. Mais il n’est pas nombreux. C’est pourquoi, pour son développement, le partenariat État-Citoyen s’impose. Ainsi qu’une active et permanente participation citoyenne. Oui, il faut agir “communagir.”

[1] Vice-président et économiste en chef de la Banque Mondiale qui a démissionné à cause de l’encouragement de cette banque au triomphe à l’ultralibéralisme.

[2] Gouvernement du Québec, Deux Québec dans Un (1989), Agir ensemble (1990), Un Québec solidaire (1992). Rapports du Conseil des Affaires sociales. Gaëtan Morin, éditeur.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.