Par le hublot, j’aperçois des lacs à perte de vue. Des îlots d’épinettes réussissent à se faufiler parmi ceux-ci pour former un énorme patchwork naturel. C’est mon baptême de l’air. Nous atterrissons dans un peu plus de trente minutes à LG2. Bienvenue au Nouveau-Québec!

Nous sommes en mai 1977. Je suis à l’embauche de la SDBJ (Société de développement de la Baie-James) à titre de cuisinier grade III. En effet, dans une vie antérieure je fus cuisinier. J’ai 19 ans et j’ignore à ce moment-là que je m’apprête à vivre un moment important de ma jeune vie.

Arrivé sur le site, le comité d’accueil est plutôt inexistant. Un pâle contingent de roulottes sert d’aéroport. Au débarquement de l’aéronef, le choc m’attend. Au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, une forêt d’épinettes rabougries m’entoure. Dépaysement total.

Les utilidors, les mouches noires, la taïga, le lichen, le permafrost et les aurores s’ajoutent dès lors à mon vocabulaire bien peu garni.

Au sein du Remblai, salle à manger haut de gamme (pâle copie du Reine Elizabeth en plein bois!), une brigade de cuisiniers s’affaire dix heures par jour afin de nourrir les bonzes d’Hydro-Québec venus en jet privé de Montréal. Quelques jours me sont nécessaires pour m’acclimater à mon nouvel environnement.

C’est là que je découvre le monde. Le vrai monde. Je suis entouré d’une pléiade d’immigrants venus y trouver fortune. Turcs, Roumains, Français, Chinois, Espagnols, Allemands et Italiens composent mon noyau de collègues de travail. Me suis-je trompé d’avion?

Rapidement, je me lie d’amitié avec un Turc, un Chinois, un Italien et un Allemand. La magie opère. Au fil de nos discussions, de nos partages, les liens se resserrent. On découvre ensemble la culture de l’autre et nos préjugés tombent presqu’aussitôt. Au-delà de la foi, de la culture et de la politique, un microcosme s’installe à LG2. Fascinant.

La nuit arrivée, on se retrouve tous sur un monticule, couchés sur le lichen à observer le ciel. Spectacle féérique. La magie des couleurs boréales s’immisce dans le ciel noir d’encre sous la forme de splendides aurores en mouvement. Indescriptible.

Je me souviens de m’être senti riche. Immensément riche. Richesse d’être entouré de nouvelles cultures, nouvelles connaissances et nouvelles amitiés. Richesse de découvrir que les frontières géographiques ne représentent aucun obstacle, ni contrainte à l’amitié.

Quarante ans plus tard, le vocabulaire a changé. Niqab, burqa, loi sur la neutralité religieuse font la une des journaux. Le racisme systémique et la peur se sont installés dans notre quotidien. Bien sûr, la réalité a changé. Bien sûr, l’extrémisme est devenu une plaie moderne.

Aujourd’hui encore, j’ai des amis musulmans et catholiques. Des amis français, belges, marocains, roumains. Quand je repense à mes amis de la Baie-James, aurais-je pu développer une telle amitié s’ils m’avaient caché leur visage? Je tente de faire un parallèle avec l’époque passée. Plus rien n’est pareil.

Sur les réseaux sociaux, je ne me lie pas à ceux dont le visage n’est pas affiché. Réflexe de protection, peut-être. La loi sur la neutralité religieuse demande un visage découvert pour donner et recevoir des services. Normal, non? Je serais aujourd’hui incapable de nouer une amitié avec une personne voilée. Un mur nous sépare. Je ne me sens pas respecté.

Le niqab est un instrument réducteur pour la femme. Paradoxalement, ce même vêtement assure un pouvoir à la femme qui le porte. Un pouvoir de soustraire à son vis-à-vis la possibilité de voir sa vulnérabilité, ses vraies émotions, son vrai moi.

À l’instar des personnes qui, derrière leurs verres fumés, camouflent parfois tant bien que mal leur souffrance d’avoir perdu un être cher. Sentiment de protection, de retrait. Elles se barricadent derrière une façade. Elles se donnent le pouvoir de se soustraire aux regards trop insistants. Justifié et normal. J’accepte mal aujourd’hui encore de parler avec quelqu’un portant des verres fumés sans raison. Respect oblige.

Pour bien vivre ensemble, vivons à visage découvert. Pour découvrir des amitiés nouvelles et sincères, vivons à visage découvert.

Pour me sentir riche à nouveau, donnez-moi la chance de voir votre magnifique sourire!

 

 

 

Commentaires partagés sur Facebook

commentaires

Commentaires si vous n'avez pas de compte Facebook

Votre commentaire

Gaëtan Daviau
Gaëtan Daviau

Leader en expérience clients, Gaëtan Daviau est directeur général pour la résidence Jardins de Latourelle. Gestionnaire chevronné avec une fiche cumulative de plus de 30 ans en management, son expertise repose sur des marchés aussi variés que la restauration et les services alimentaires, le milieu de l’automobile et enfin le marché de l’hébergement et des soins pour personnes retraitées. Il a assuré aussi la coordination du secteur alimentaire des Jeux du Québec à Trois-Rivières en 1999 en étant l’hôte de 6000 athlètes. Son focus en management est constamment dirigé vers le client et son niveau de satisfaction. Très impliqué en Mauricie pour le développement régional Gaëtan a assumé le développement et le leadership du groupe LinkedIn Mauricie pendant de nombreuses années. Avec une liste bien étoffée de 2000 membres d’affaires, il a organisé des formations, des ateliers et des conférences pour les entrepreneurs de la région mauricienne. Il a également siégé au sein du conseil d’administration du Centre Jeunesse de la Mauricie et du Centre du Québec. Blogueur en management, il possède son propre site ¨Le Manager branché¨ où il relate les défis du manager d’aujourd’hui à partir de sa propre expérience. Membre à une table de concertation pour une élaboration stratégique des aliments en Mauricie pour le MAPAQ, Gaëtan est aussi formateur LinkedIn pour les entreprises et les individus. Communicateur, il collabore à titre d’expert en relations clients pour le Journal Action PME, un site voué au développement des PME. Pour conclure, il est curieux de nature, la science et l’histoire l’interpellent particulièrement parce qu’au centre de tout cela demeure l’humain, dans les tours et détours de son évolution.