Je te souhaite une bonne année et le paradis à la fin de tes jours!” C’est le souhait qui, au temps de mon enfance, se faisait souvent entendre. Ce souhait m’interrogeait. Pourquoi souhaiter une bonne nouvelle année et souhaiter le paradis à la fin de ses jours? La vie terrestre n’était-elle qu’une période de quelques décennies pour se préparer à une vie paradisiaque et par surcroit éternelle?

Il faut dire qu’à l’époque les Canadiens français habitant ce qu’on appelle aujourd’hui le Québec étaient guidés par les valeurs religieuses, celles du catholicisme et de la chrétienté. L’histoire du Québec nous rappelle d’ailleurs que ce sont ces valeurs qui ont assuré, après la conquête par les Anglais, la pérennité de la nation québécoise. Peuple conquis en 1760, privé du droit de faire commerce par le Roi d’Angleterre, les Canadiens français se sont satisfaits d’une agriculture de subsistance ou de survivance. Heureusement, face à la force de leur nombre (ils représentaient 98% de la population), le Roi permit aux Canadiens français de conserver leur langue et leur religion. Ils évitèrent ainsi l’assimilation. Et ce sont ces valeurs qui les reliaient. Ce qui faisait dire à un théologien québécois, à l’époque : “Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu’à entretenir et faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée…”[1] Pendant près de deux siècles, les Canadiens français du Québec se définiront comme étant une communauté française, catholique et agricole. En conséquence, une « bonne année » était celle où chacun pouvait satisfaire ses besoins élémentaires, mais surtout une période d’accumulation « d’indulgences » (de points, comme le font maintenant les commerçants) qui, le temps venu, permettront l’entrée au paradis. Pour mériter cette récompense toutefois, cette quête d’indulgences exige d’éviter le péché. Surtout les péchés capitaux. On en comptait sept : l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la gourmandise et la paresse. Autant de péchés qui risquent d’effacer la somme des indulgences déjà accumulées pour être digne du paradis.

Il faut donc l’humilité et non pas l’orgueil. Il faut aussi le partage de la richesse et non pas l’avarice. Il faut éviter les colères, ces violentes irritations désagréables et antisociales. Éviter l’envie, cette tristesse face à la possession par son voisin d’un bien et le désir de se l’approprier. L’envie est prohibée. Il en va de même de la luxure ou de la paresse. Surtout la paresse morale. Au contraire : il faut le partage, la charité, l’amour du prochain, l’égalité, le souci de l’autre, l’espérance.

Puis les années passèrent. Après près de deux siècles, après deux guerres mondiales, l’évolution des technologies de communication et de transport rapproche les continents et les peuples et surtout les marchés. L’économie et la finance se mondialisent. Les frontières deviennent plus perméables non seulement à la circulation des biens et des services, mais aussi aux règles relatives aux échanges de biens et de services. Des règles si puissantes qu’elles provoquent un basculement des valeurs collectives. Au Québec, on apprend qu’en d’autres lieux, il est possible de créer des paradis sur Terre – ce qui, pour certains, n’enlève rien à la possibilité d’une éventuelle vie éternelle paradisiaque. Mais les autres – plus nombreux – face à l’évolution des connaissances, doutent de l’existence même de ce paradis éternel.

Sur le plan de l’organisation des sociétés, deux écoles s’affrontent : d’une part, des partisans de la social-démocratie, dont l’élément central du développement est le citoyen et la citoyenne; de l’autre, des partisans d’un néolibéralisme dont l’élément central du développement est l’économie et la finance. Alors que la Déclaration des droits de l’Homme adoptée par l’Organisation des Nations Unies en 1948 propose des valeurs d’un courant civilisateur, soit les valeurs de liberté – cette liberté qui ne nuit pas à celle des autres, d’égalité des droits et des chances et de solidarité afin d’assurer le bonheur de tous, voilà que triomphe plutôt le courant primaire, celui qui résulte de l’animalité de l’Homme, c’est-à-dire le courant de l’individualisme, de la cupidité, de la concurrence, de la spéculation produisant des richesses déconnectées de l’économie réelle, des inégalités rappelant les temps de l’Antiquité, au temps d’une minorité de riches et d’une majorité de pauvres. En 2007, en Europe et aux États-Unis, les transactions financières rapportent 100 fois plus que les transactions de l’économie réelle! Selon Oxfam, la part du patrimoine mondial détenu par les 1 % les plus riches est passée de 44 % en 2009 à 48 % en 2014, et dépasserait les 50 % en 2016. Cela signifie que s’ils continuent à s’enrichir, ils possèderont plus que l’ensemble des autres habitants de la planète réunis. Dans les entreprises, les politiques de rémunération ne favorisent que les mieux nantis, ce qui contredit l’engagement à établir l’égalité des droits et des chances dans les sociétés. Des patrons gagnent des centaines de fois plus que la moyenne de leurs employés. L’évolution des technologies de production change les règles du jeu entre patrons et employés. L’employé n’est plus un partenaire. Il devient plutôt une ressource traitée comme on traite un outil ou une marchandise qu’on embauche lorsque requis mais remercie lorsque la machinerie remplace l’être humain ou que le désir d’une meilleure rentabilité est exigée par les riches actionnaires et provoque de massifs congédiements. Cette concentration du pouvoir du capital brime la liberté de la majorité. Pour la minorité des bien-nantis, la solidarité n’est plus une valeur – sauf la solidarité des détenteurs de capitaux.

Les péchés capitaux sont transformés. L’orgueil devient la fierté – celle de l’enrichissement individuel, celle du pouvoir. L’amour exacerbé de l’argent, jadis considéré comme étant le péché de l’avarice, est désormais glorifié (les gens de mon âge se souviennent sans doute de cette émission radiophonique dont le thème était UN HOMME ET SON PÉCHÉ – dont la vedette Séraphin Poudrier était un détestable avare). Le succès se mesure désormais selon la lourdeur du portefeuille. La colère est désormais l’affirmation d’une forte personnalité. La luxure est devenue une affaire personnelle et la gourmandise est bienvenue et vantée par les experts en mise en marché des produits alimentaires. La paresse? C’est désormais un « défaut d’ADN » qui se corrige par l’absorption de médicaments.

En fait, les péchés n’existent plus. Il n’y a que des illégalités. Le « je vous souhaite une bonne année et le paradis à la fin de vos jours » ne tient plus. L’humanité travaille fort à faire en sorte que le paradis soit désormais terrestre. À ce jour, ce n’est pas réussi. Au contraire. Le paradis n’est permis qu’aux bien-nantis.

Je souhaite à tous de contribuer à l’agir communautaire en vue de créer, chacun dans son année, un petit paradis à la mesure d’une justice collective.

Bonne Année!


[1] Les mémoires québécoises, PUL, p.255

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.